L’AUTORITE COMME MEDIATION DISPARAISSANTE

Proposition de Gaëtan Demulier
            De l’autorité, il est toujours possible de dire cinquante ans après le remarquable essai que lui consacra Hannah Arendt : « le mot a été obscurci par la controverse et la confusion ». Peu de notions donnent lieu à autant de polémiques passionnées tout en reposant sur une telle indétermination conceptuelle, laissant toutes échapper le régime singulier de rapports intersubjectifs qu’elle met en jeu. Les voix ont beau se multiplier pour appeler à son rétablissement ou appeler à sa contestation, il n’est pas sûr que cette doxomachie n’invoque pas à travers ce terme une tout autre réalité que celle qu’il enveloppe véritablement, valorisant ou discréditant volens nolens l’un des nombreux autres qui la dissimulent. Or l’autorité, loin de constituer une violence, frontale ou feutrée, désigne une médiation irremplaçable dans l’accession de l’individu à son propre être, notamment à la rationalité.

            Le discrédit dont pâtit l’autorité tient à sa réduction à certaines formes de commandement politique, elles-mêmes rabattues à la seule dimension coercitive du pouvoir. Ainsi se voit-elle premièrement définie comme la pure et simple réaffirmation de la force, i.e. de la capacité à imposer une décision à des volontés récalcitrantes ou aspirant à d’autres fins, jugées plus personnelles. L’homme ou le pouvoir autoritaires ne se bornent pas à solliciter le concours de ceux qui sont censés leur obéir ; ils ne se contentent pas d’infléchir les volontés par la discussion argumentée ou la persuasion : ils ordonnent, exigent, menacent.  Donnant à la supériorité hiérarchique qu’ils possèdent dans un rapport de commandement tous les moyens nécessaires à l’exécution indiscutée des ordres émis, l’individu autoritaire ne tolère pas la contradiction : il use voire abuse de tout l’arsenal répressif qui accompagne son pouvoir. L’autorité est ainsi synonyme de répression.

            De même, deuxièmement les autorités au pluriel renvoient à l’ensemble des institutions et des individus les incarnant que la société investit d’un droit d’exiger l’obéissance des autres et qui ont dès lors pour vocation de rappeler à la nécessité de se plier aux règles collectives. Quoique toujours corrélée à la contrainte, cette seconde lecture de l’autorité fait plutôt signe en direction de la possibilité du recours à la force que de son exercice effectif : elle indique la capacité à faire agir ou faire penser, elle-même fondée sur la légitimité d’un rôle officiel, socialement autorisé. L’autorité est ainsi synonyme de pouvoir.

            Troisièmement, dans le sillage des sciences sociales et des philosophies du soupçon, l’autorité sera comprise comme la forme la plus perfide de la violence du pouvoir, i.e. celle qui déguise son illégitimité et sa domination brutale derrière les apparences de la modération et de la naturalité du commandement. Non seulement l’autorité revêtira-t-elle les propriétés factuelles traditionnelles du pouvoir, c’est-à-dire la capacité à s’imposer, à faire faire quelque chose à une volonté, mais elle caractérisera encore le pouvoir en tant qu’il se donne lui-même à lui-même les apparences de la légitimité. En ce sens la verticalité du rapport d’autorité n’y prend plus la forme de la contrainte explicite, mais celle de l’obligation : le pouvoir a le droit d’exiger parce qu’il est fondé à le faire. L’autorité est ainsi synonyme de supériorité.

            Ces trois déterminations, à notre sens très insuffisantes, du concept d’autorité entraînent deux conséquences, qui concourent également au rejet de l’autorité. La première consiste à considérer que dans la mesure où l’autorité caractérise le pouvoir de l’Etat, cette notion constitue une pure et simple mystification, une usurpation : ne pouvant se faire obéir par la seule violence, l’Etat aurait besoin d’extorquer non seulement le respect extérieur de ses règles mais encore la reconnaissance intérieure de sa valeur. L’autorité ne serait donc qu’une fiction destinée à consolider l’oppression, dont on sait qu’elle ne se contente pas de brutaliser les corps mais qu’elle doit subjuguer les esprits. La deuxième, c’est qu’on peut dès lors comprendre le statut de ce que l’on appelle dans l’ordre du savoir l’argument d’autorité. Celui-ci constitue en effet le contraire du rapport droit à la vérité, en tant qu’il désigne une croyance en la valeur du discours qui ne se fonde pas sur la valeur des raisons qu’il déploie mais sur la croyance en la valeur de la source qui le profère. Là encore l’autorité est l’instrument d’une mise au pas de la pensée par hétéronomie et d’une stratégie de naturalisation d’un rapport de domination : le maître à penser est bien un maître, en ce sens qu’il exige le consentement à ses opinions sans libre examen de leur validité.

                        En somme l’autorité serait la voie royale de la soumission, c’est-à-dire d’une obéissance illégitime et accomplie sans contestation parce qu’elle se fonderait sur une croyance erronée en la légitimité de ce qui est exigé ou de celui qui exige.

                        Or, de même que le recours constant aux notions de justice et de bien commun dans la rhétorique des pires tyrans n’annule pas la valeur propre de ces deux concepts, de même qu’une prétention infondée n’implique pas l’inexistence de ce à quoi l’on prétend, l’invocation abusive de l’autorité ne signifie pas que celle-ci se réduise à une illusion. D’où la nécessité d’en repenser la singularité : l’autorité n’est ni la violence, ni le pouvoir, ni la supériorité infondée. Bien plutôt doit-elle être ressaisie dans son être de médiation provisoire, de principe externe d’orientation requis pour le libre développement de l’intériorité : consentement éclairé aux conditions nécessaires à s’élever à des lumières supérieures.

                        Cette perspective engage deux lignes de recherche. La première, d’ordre politique, vise à comprendre l’activité civique comme le principe d’une obéissance libre, ménageant la capacité de l’individu à devenir lui-même un acteur éclairé de la vie politique. Le concept d’autorité devra ainsi comprendre comment un certain régime d’obéissance à un pouvoir lui-même construit et non subi travaille non pas à renforcer la contrainte étatique mais à laisser la politique offrir les conditions d’accès à ce qui la dépasse. La deuxième, d’ordre intellectuel, vise à poser la nécessité de modèles spirituels dans la constitution de la libre pensée, pour peu qu’ils préparent leur propre disparition en formant à l’autonomie intellectuelle. L’autorité doit ainsi être tenue pour une médiation indispensable, dans la mesure où nul ne se hisse par lui-même à la hauteur et à la complexité des problèmes les plus essentiels et où nul ne rompt spontanément avec l’indigence de ses représentations et jugements spontanés. Loin de toute imitation, de toute croyance aveugle, le rapport que l’esprit cherchant à se développer entretient vis-à-vis des figures d’autorité relève plutôt d’une précompréhension de ce qu’il y a à examiner et à accomplir, précompréhension encore en quête d’un approfondissement, à l’issue duquel il sera précisément nécessaire de donner congé auxdites autorités. L’autorité est la prise de conscience de la distance entre ce que je suis et ce que je pourrais être, entre ce qu’il y a à penser et ce que je pense, tout comme l’appui qui doit réduire cette distance, appui et principe régulateur qui doivent néanmoins in fine s’effacer dans l’acte par lequel je travaille à abolir cette distance en pensant à mon tour.

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